Retour sur le mouvement des cheminots de juin 2014

mardi 9 septembre 2014

L’intégralité de l’interview de Damien Girard – Membre du Secrétariat
de l’Union Locale CGT de St Nazaire, secrétaire des cheminots CGT de Savenay

1) Présentation (Nom, âge, profession, ancienneté, carrière…)

Damien Girard, 44 ans je suis rentré à la SNCF en 1997 où j’y exerce aujourd’hui le métier d’agent circulation en gare de Savenay (chargé d’effectuer l’aiguillage des trains et d’assurer la sécurité des circulations ferroviaires). C’est en 1999 que mon camarade Joël Lemarié m’a invité à rejoindre les rangs de la CGT. Représentant du personnel, secrétaire du syndicat des cheminots de Savenay, l’un des secrétaires de l’UL de St Nazaire et tout simplement militant, j’essaye de faire progresser les valeurs de justice sociale et de solidarité de la CGT.

2) La loi sur la réforme du système ferroviaire. Après cette loi, le service public de la SNCF est il pérenne ? Et pourquoi ?

Par cette réforme, la SNCF entreprise de service public est menacée. La question essentielle du désendettement et du financement du système ferroviaire a été totalement exclue de cette réforme. L’unique ambition se résume à stabiliser la dette, en laissant les intérêts de celle-ci à la seule charge de la SNCF. L’expérience de la libéralisation du fret n’a pas servi de leçon, elle est au contraire étendue au trafic voyageur. Il n’est plus désormais question de décentraliser l’organisation du transport ferroviaire mais de la régionaliser et de pouvoir ouvrir sa gestion à la concurrence. La politique d’équilibre du développement du territoire est ainsi directement remise en cause.

3) Qui sont les cheminots : conducteurs, contrôleurs, agents d’entretien… et qui d’autres ?

Depuis le début de la libéralisation du ferroviaire par la mise en œuvre des paquets ferroviaires de la commission européenne, la physionomie du cheminot exclusivement agent SNCF roulant (à bord des trains) ou sédentaire (en gare) soumis à un statut a beaucoup évolué. Au sein de la SNCF les embauches au régime général ont augmenté, et l’entrée d’entreprises privées dans le paysage ferroviaire a diversifié la corporation cheminote. Passé les premiers temps de défiance, des synergies se sont créés pour défendre l’intérêt commun des conditions de travail et du maintien d’un haut niveau de sécurité des circulations. Quant au domaine de l’entretien et de la rénovation des voies par le jeu des appels d’offres, la concurrence décomplexée fait régner les règles de la sous-traitance à outrance et du travail détaché. Les agents SNCF ont peu de contact auprès de ces salariés du rail qui dépendent en majorité de la convention collective du BTP et dont les barrières linguistiques et la culture syndicale radicalement différente ne facilitent pas toujours les partenariats.

4) Après la grande manifestation des cheminots le 22 mai, le mouvement contre cette réforme a débuté le 11 juin 2014. Au niveau local (44 et St Nazaire), quel a été le niveau de mobilisation ?

Les syndicats de cheminots CGT de St Nazaire et de Savenay ont travaillé de concert sur les AG, les rassemblements et les actions et nous avons pu constater une mobilisation à hauteur de l’action de 2010 contre la réforme des retraites. Nous avons ponctuellement réuni nos forces avec les nombreux camarades de Nantes et de la Vendée pour des actions ciblées vers le conseil général ou pour envahir une réunion plénière du CE tenue par la CFDT et l’UNSA. Néanmoins dans la deuxième semaine de grève les effets conjugués de pertes de salaires, du déferlement médiatique, de l’intransigeance du gouvernement et de la direction SNCF et la signature de l’accord dit de « modernisation » par la CFDT et l’UNSA ont effrité les forces et ont conduit les cheminots dans l’action à suspendre le mouvement dans l’ordre et l’unité.

5) La plateforme revendicative commune avec la CGT, UNSA et Sud-Rail a t’elle été déterminante dans la tenue du conflit (malgré l’absence de l’UNSA dans la grève de juin) ?

Le cadre unitaire CGT-Sud Rail-UNSA autour du projet alternatif de la CGT intitulé « La voie du service public » a été porteur dans la prise de conscience des cheminots et a notamment amené cette manifestation de 22 mai à Paris à un très haut niveau de mobilisation. Le travail de concert de la CGT avec Sud-Rail et FO qui a rejoint la plateforme unitaire au 1er jour de grève reconductible a permis d’affermir la cohérence de nos revendications malgré l’absence de l’UNSA prétextant le dépôt d’un préavis pour le 17 juin, levé le 13 juin ! Tant localement que nationalement ce mouvement s’est caractérisé par une très bonne tenue des cheminots en grève, sans débordements ni dégradations, en respectant l’outil de travail et en évitant de bousculer les agents en poste mais en cherchant le dialogue afin de faire connaître les méfaits du projet gouvernemental. En comparaison, le revirement de l’État sur l’écotaxe suite aux destructions de portiques et aux déprédations dans les préfectures et sous-préfectures des « bonnets rouges » est un signal inquiétant propice à légitimer la radicalisation d’un mouvement de contestation.

6) Quelles seront les conséquences de cette réforme (et qui sont déjà) pour les cheminots (emplois) ?

Dans un premier temps le contrat de travail de tous les cheminots sera transféré vers l’un des 3 nouveaux employeurs à l’échéance du 1er janvier 2015 ce qui montre bien le démantèlement de la SNCF et non son unification comme voulaient l’affirmer la direction et le gouvernement. Le socle social commun se traduira par la mise en œuvre d’une convention collective nationale au minima, négocié à la marge, pour toutes les entreprises ferroviaires. Les 3 EPIC (SNCF, SNCF Réseau et SNCF Mobilité) auront jusqu’au 1er juillet 2016 pour réécrire le statut. La réglementation du travail sera revue et adaptée pour chaque métier au sein de chaque future EPIC. Le financement des activités sociales sera une nouvelle fois remis en cause en éclatant le Comité Central d’Établissement.
Quant au poids de la dette et au financement du système ferroviaire, ils se joueront sur la principale valeur d’ajustement des politiques libérales : le salarié, via les réductions d’emplois et la compression de la masse salariale.

7) Et pour les usagers (accueil, service…) ?

La déshumanisation des gares va s’amplifier (réduction d’ouverture, voire fermeture des guichets en ayant recours aux automates mais surtout Internet). L’accompagnement dans les trains sera remis en cause. Le contrôleur lutte contre la fraude mais assure aussi la sécurité des voyageurs à bord des trains. L’optimisation drastique des coûts de fonctionnement conduira à la suppression de trains dans les heures de dessertes les plus déficitaires, voire à la fermeture de lignes jugées pas assez rentables et transféré vers des liaisons routières.
Les travaux de maintenance et de régénération n’étant plus garantis, ils ne seront plus réalisés si leur financement ne peut être amorti dans un délai de 10 ans. Le vieillissement des installations impactera directement au mieux la régularité, au pire la sécurité des circulations à l’image des accidents qui se sont produit à Brétigny ou à Denguin en juillet dernier.

8) Les médias ont joué leur rôle de désinformation, comme ils le font régulièrement dès qu’il s’agit de mouvements sociaux importants. Comment as-tu vécu cela ?

Nous avons vécu une vindicte médiatique sans précédents. Moi-même mais aussi les plus anciens n’avaient jamais connu un tel déversement de fiel de la part des grandes chaines télévisées qui nous ont purement et simplement dépossédé des opportunités d’ouvrir le débat sur la réforme du ferroviaire. Tous les moyens ont paru bons pour décrédibiliser les cheminots dans l’action, et porter préjudice à la CGT en arguant les théories les plus fumantes, limite abjectes en qualifiant les militants de partisans du Front National. Il me semble que France Télévision n’a pas assuré sa mission de service public en délivrant aux contribuables une information neutre et impartiale.

9) La lutte des cheminots est elle toujours d’actualité ?

Oui car la réforme n’a absolument rien réglé concernant les dysfonctionnements du système ferroviaire, ni son financement. Le futur socle social commun ne présage rien de bon. Les accords sociaux sont tous remis en cause : réglementation du travail, 35H, formation, comités d’établissements, représentativité…
Nous sommes en train de tirer les enseignements du mouvement de juin. Il est essentiel de maintenir une CGT en ordre de marche afin de garantir les intérêts des cheminots et des usagers, et nous préparons d’ores et déjà les modalités de prochaines actions.















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